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    Mohamed Harbi

     
    MOHAMMED HARBI
    Mohamed Harbi


    MOHAMMED HARBI, UN PASSEUR

    Par Benjamin Stora


    "Mais je me suis retrouvé dans ce qu’il écrivait. D’abord par son style, sa formation de type marxiste. Il avait évolué dans le sillage des étudiants communistes, puis du courant trotskiste dans sa version « pabliste » dans le Paris étudiant des années 1950."

    J’ai donc suivi ce transfert de perspectives politiques d’une rive à l’autre de la Méditerranée, et cela grâce à Mohammed Harbi. Par son histoire personnelle (il avait été proche de certains milieux trotskistes dans les années 1950), par ses combats pour la démocratie en Algérie, par ses travaux d’historien, il m’a permis de faire ce « pont ». Son premier livre, Aux origines du FLN, sorti en 1975, avait été un vrai choc pour moi, jeune étudiant de vingt-cinq ans préparant ma thèse sur Messali Hadj, car l’histoire critique du FLN venait là de l’intérieur du mouvement nationaliste, puisque l’auteur, Mohammed Harbi, avait été un membre influent de la direction de la Fédération de France et conseiller du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA).

    Mohammed Harbi avait à la fois une histoire proche et différente de la mienne. Né en 1933, il appartenait à la génération qui avait participé à la guerre d’indépendance comme acteur, ce qui n’était bien sûr pas mon cas. Mais je me suis retrouvé dans ce qu’il écrivait. D’abord par son style, sa formation de type marxiste. Il avait évolué dans le sillage des étudiants communistes, puis du courant trotskiste dans sa version « pabliste » dans le Paris étudiant des années 1950. Ensuite, sa critique de la bureaucratisation du principal parti nationaliste, le Parti du peuple algérien, Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (PPA-MTLD), résonnait en moi, j’y retrouvais les accents de la contestation antibureaucratique portée par les trotskistes de Socialisme ou Barbarie, que je commençais à lire à cette époque. Il mettait à jour, donnait un sens à ce que j’essayais de faire, péniblement. Enfin, alors qu’il venait du FLN, il n’en exhumait pas moins Messali Hadj, et cela m’impressionnait. Son livre évoquait la personnalité de l’homme qui avait fondé les premières organisations nationalistes algériennes, de l’Étoile nord-africaine en 1926 au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en 1946 en passant par le Parti du peuple algérien en 1937. Il livrait les points de repère chronologiques du mouvement, dessinait et faisait sortir de l’ombre les principales figures de cette mouvance, donnait à lire des textes fondateurs oubliés ou ensevelis par le développement de l’histoire du nationalisme algérien. Mon professeur, Charles-Robert Ageron, m’avait indiqué toute l’importance du cheminement intellectuel de Harbi, dont il avait préfacé l’ouvrage Les Archives de la révolution algérienne paru en 1981.

    Sur le plan de la méthode de l’investigation historienne, Mohammed Harbi m’a permis de découvrir un univers que je ne connaissais pas. Il faisait appel à l’idée de messianisme politique, parlait de l’attachement à la « petite patrie », de « patriotisme paysan communautarisé », insistait sur la nécessité de prendre en compte la construction de réseaux familiaux pour appréhender les imaginaires politiques. Derrière les ruptures révolutionnaires, un monde lent continuait d’exister. Ces notions étaient absentes de l’analyse uniquement centrée sur la référence aux classes sociales, et sur leur articulation avec l’univers des « superstructures » (conçues comme le refuge des idées). Par ailleurs, il m’a également permis de mieux appréhender le personnage de Messali Hadj et son combat, en me défaisant d’une vision idéalisée transmise par les compagnons français des militants messalistes, comme Pierre Lambert (le principal dirigeant de l’organisation trotskiste à laquelle j’appartenais à cette époque), l’historien Pierre Broué ou « Raoul » (le principal dirigeant de la section coloniale de la IVe Internationale dans les années 1940-1950). Loin des stéréotypes encore en usage, il décrivait un homme attentif aux autres, très éloigné du personnage « mégalomane » que l’on campait dans les récits d’alors (par exemple dans les ouvrages d’Yves Courrière sur la guerre d’Algérie qui faisaient autorité) ; un fin tacticien cherchant sans cesse les opportunités susceptibles de faire avancer son mouvement et sa cause ; un orateur plein de charisme sachant trouver les mots pour parler à son peuple.

    La rencontre avec Mohammed Harbi, par la lecture de son ouvrage Aux origines du FLN puis de son article sur Messali Hadj paru dans l’encyclopédie Les Africains, a donc été décisive. J’ai découvert à la fois un homme politique engagé pendant la guerre et un véritable historien dont le regard, très personnel, irrigue les travaux et leur donne leur saveur particulière (on ne peut pas écrire l’Histoire de manière fade). Au travail historique rigoureux, méthodique, appuyé sur des sources solides, il ajoutait la vision intérieure d’une société, ainsi que l’expérience des événements des années 1930 et des années 1960. Observateur d’une situation qu’il avait vécue, il pratiquait en même temps l’autoréflexion. Ce qui m’a le plus intéressé dans son travail est la restitution d’une certaine Algérie, à travers une série de tableaux rompant avec les clichés habituels. Son travail plonge au cœur de l’Algérie coloniale, faite d’entre-soi, de religiosité, avec, dans le même temps, le regard sur l’autre, sur l’Européen, cet univers d’inégalité. Loin d’être univoque, il restitue ce que fut le monde colonial, fait à la fois de ségrégation, d’inégalité, et aussi d'« entre-deux », de contact, d’ambivalence. Dans les années 1970, trop souvent, l’historiographie de l’Algérie oscillait entre le « paradis perdu » porté par les nostalgiques de l’Algérie française (très présents dans le monde de l’édition à cette époque), où tout était merveilleux, et le récit très noir de la « nuit coloniale » (c’était le titre d’un ouvrage du leader algérien Ferhat Abbas) véhiculé par un nationalisme algérien d’État, autoritaire et intransigeant, peu soucieux de vérité historique.

    Mohammed Harbi est l’un des premiers intellectuels algériens qui a échappé à ces visions manichéennes, évoquant la ségrégation coloniale et tous ces blocages que le nationalisme allait déverrouiller ; en disant les « guerres dans la guerre » entre messalistes et frontistes, la terrible tragédie de cet affrontement qui allait peser si lourd dans le destin de l’Algérie indépendante ; en voulant croire à l’établissement de la démocratie en Algérie. Dans ses livres suivants, Le FLN, mirage et réalité publié en 1980, Les Archives de la révolution algérienne, ou ses mémoires, Un homme debout, parus en 2001, on retrouve la qualité de ses analyses où le social accompagne les désirs d’émancipation nationale ; où la dimension religieuse n’est pas un habillage servant à masquer le réel, mais une réalité existentielle. La subtilité de ses raisonnements m’arrachait à la tentation de superposer la grille d’interprétation de la révolution russe sur la guerre d’indépendance algérienne, vue comme une révolution classique : une paysannerie pauvre, un leader charismatique en la personne de Messali Hadj, proche du mouvement ouvrier parce que engagé en situation d’immigration ouvrière en France, et susceptible de jouer le rôle d’un « Lénine » en situation coloniale ; un prolétariat embryonnaire ; et enfin la formation d’une avant-garde politique capable de mener à terme la libération nationale, puis socialiste…

    En m’appuyant sur les travaux de Mohammed Harbi, j’ai pu faire un autre état des lieux de la « révolution algérienne » et de ses idéaux bafoués ; j’ai pu aussi mieux comprendre l’importance des relations personnelles, familiales, régionales dans la construction d’un imaginaire politique. Des questions sur lesquelles je suis revenu en travaillant à un Dictionnaire biographique de militants algériens, grandement aidé par Harbi pour l’établissement de mes notices.



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