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    Sursaut d’une nation, chronique d’un bastion

    Hocine Aït-Ahmed, MÉMOIRES D'UN COMBATTANT
    Hocine Aït-Ahmed, MÉMOIRES D'UN COMBATTANT




    Sursaut d’une nation, chronique d’un bastion 

    Par Hocine Aït-Ahmed, MÉMOIRES D'UN COMBATTANT



    Les jeunes Algériens reprenaient en quelque sorte un flambeau que leurs grands frères avaient dû déposer momentanément pour aller défendre la France — ce pays qui les trouvait assez bons pour faire des soldats, mais non des citoyens1. Il convient, à ce stade, d'élargir le champ historique pour mieux faire ressortir le lien entre les conditions de la domination coloniale en Algérie et l’évolution des mouvements de résistance nationale.

    1. Les Algériens n'avaient pas le droit de voter pour les institutions représentatives de la France, mais étaient astreints au service militaire sous son drapeau. 


    Par-delà la légende politique et les fictions juridiques de l’Algérie «terre de France en Afrique», notre pays est une colonie, dont l'originalité est d’être à la fois d'exploitation et de peuplement. Trois millions d’hectares ont été expropriés au profit des populations européennes systématiquement implantées (ou encouragées à s’implanter) pour des considérations militaires, économiques et de politique intérieure. Au terme du proconsulat du maréchal Bugeaud (1847), l'Algérie compte 110 000 Européens, dont moins de la moitié (47 000) sont de souche française, pour une population autochtone d'environ trois millions d’habitants. Les maréchaux d’Afrique, qui seront parmi les artisans du coup d’État du 2 décembre 1851, favorisent la transplantation forcée de familles «républicaines», principalement en Oranie. Ils obtiendront de l’empereur Napoléon III, pour le compte de leurs successeurs, non seulement les moyens de poursuivre la conquête militaire mais aussi le matériel humain nécessaire à l’occupation civile des régions d’Algérie conquises ou à conquérir. Dans son excellent livre les Pieds-Noirs, Daniel Leconte raconte les déceptions et les malheurs des populations européennes auxquelles l’armée avait promis l’Eldorado et qu’elle soumet à toutes sortes de manipulations pour s’en faire en quelque sorte des forces auxiliaires. Les colons riches, eux, s'étaient déjà taillé de véritables fiefs. La victoire de l'Allemagne en 1871, entraînant pour la France la perte de l’Alsace et de la Lorraine, et, la même année, l’écrasement en Kabylie de la dernière grande insurrection algérienne, entraînent dans cette région la séquestration de 500 000 ha de terres au bénéfice des familles alsaciennes et lorraines allergiques à l'occupation étrangère. 

    Quatre-vingts ans plus tard, l'immigration européenne en Algérie atteint le chiffre de 984 000 habitants, soit un peu plus du dixième de la population algérienne (8 675 000 habitants). Les 2/5 des terres arables sont entre les mains de quelque 20 000 colons; sur ce chiffre, 6 00 exploitants, détenant chacun plus de 100 ha, possèdent à eux seuls 87 % du domaine rural européen. Principalement groupée dans les villes et les périphéries urbaines, la population européenne accapare les secteurs industriels, commerciaux et administratifs. 

    La seconde singularité de l’Algérie colonisée, c'est qu'elle est dépossédée de son Etat, à la différence de la Tunisie et du Maroc, qui sont certes «protégés» mais continuent d'exister juridiquement.  Alors que les souverains des deux pays voisins ont apposé leur signature aux traités de protectorat (la Tunisie en 1881, le Maroc en 1912), les uniques documents signés par le Dey d’Alger, les Beys de Constantine et du Titteri2, ainsi que par Abd el-Kader, sont des instruments militaires de reddition. La présence française en Algérie n’a été obtenue ni pacifiquement ni légalement; elle se fonde sur la conquête, les vainqueurs légifèrent pour les vaincus. Dès juillet 1834, une ordonnance faisait de l’ancienne Régence d’Alger les «Possessions françaises dans le nord de l’Afrique»; les Algériens devenaient «sujets français». L’administration en était confiée, par un arrêté de 1844, aux officiers des Bureaux arabes. Paradoxalement, ces derniers vont razzier impitoyablement la Kabylie et le Sud algérien pour parachever la conquête, tout en dénonçant l’égoïsme des colons et des affairistes européens assoiffés de lucre. Comme tous les régimes militaires, on commence par installer un système d’oppression corrupteur, et ensuite on s'étonne de la corruption3.

    2. Région de l'Algérois qui s'étend au sud de l'Atlas de Blida. 

    3. On retrouvera cette attitude, peut-être sincère au personnel mais d’un paternalisme inconséquent et dangereux au niveau tique, chez les officiers putschistes du 13 mai 1958.


    Toujours unilatéralement, et en vertu de la loi du plus fort, la France décide d’assimiler l’«indigène musulman». C'est l’objet du sénatus-consulte du 14 juillet 1865 : tout Musulman algérien pourra accéder aux emplois civils et militaires à condition de renoncer à son statut personnel et de demander sa «naturalisation». Charles-Robert Ageron note qu'entre 1865 et 1875, trois cent soixante et onze Musulmans algériens optèrent pour la naturalisation. La loi accordait le même droit aux Israélites algériens, qui s’en prévalurent encore moins que les Musulmans — d’où le «Décret Crémieux4» (24 octobre 1870) qui leur conférait collectivement la nationalité française. Les gros colons et les affairistes s'étaient vivement émus des idées de Napoléon III, qui écrivait en 1863 que l'Algérie n’était pas une colonie mais un «royaume arabe» et, lors de la tournée qu'il fit en Algérie en 1865, déclarait aux Musulmans qu'il voulait les «faire participer de plus en plus à l’administration de [leur] pays». Formant déjà des groupes de pression avec lesquels le gouvernement doit compter, ils acceptent mal le Décret Crémieux, susceptible, en leur suscitant une nouvelle frange électorale, d’affaiblir leur monopole politique en Algérie. 

    4. Il fut pris à l'instigation d'Adolphe Crémieux, qui devint député d’Alger en octobre 1871.


    Ils n’en vont pas moins réussir à arracher les lois du 25 août 1898 et 29 décembre 1900, conférant à l'Algérie un statut d’autonomie singulièrement favorable à la minorité européenne. L’Algérie est dotée de la personne civile (condition nécessaire à l’émission d'emprunts); elle a sa monnaie, le «franc algérien», et un budget spécial voté par une Assemblée autonome élue qui porte le nom de Délégations financières. Leur composition est éloquente: vingt-quatre représentants des colons, vingt-quatre représentants de Français non-colons (en fait tous propriétaires industriels et commerciaux) et vingt et un représentants de la population musulmane (en réalité des agents de l’administration à la solde des colons). 

    On pourra juger de la puissance de cet État-colon satellite, et parasitaire quand on saura le sort, durant le Front populaire, du projet «Blum-Viollette5», déposé devant la Chambre le 30 décembre 1936, et qui prévoyait d'étendre les droits politiques à 20 000 Algériens (anciens combattants décorés ou gradés, diplômés, fonctionnaires de rang élevé, etc.). Il ne fut même pas examiné par le Parlement. 

    5. Ancien général de l'Algérie, Maurice Viollette avait fait au Sénat, en mars 1935, une interpellation prémonitoire sur l’Algérie.  Je n’en détacherai que cette phrase : «Je ne veux pas vous faire un cours de droit public, mais je ne peux m’empêcher d’observer que la qualité de sujet est pire que celle d’étranger.. » 


    La moindre concession faite aux indigènes suscite une levée de boucliers. Quelques grands propriétaires détenant en Algérie la puissance économique, politique et tous les moyens de se faire entendre manipulent la minorité européenne en entretenant sa crainte de l’«indigène» et en la confortant dans le sentiment de supériorité que lui confère la citoyenneté. 

    Le peuple algérien est spolié de ses terres, privé de tout système représentatif, même au niveau local6. On va jusqu’à lui dénier l'usage de ses langues nationales, le berbère et l’arabe — cette dernière ne demeurant employée que dans les relations administratives subalternes. Si on ajoute à cela la mainmise sur le culte musulman7, on voit que l’Algérien est totalement dépossédé de sa personnalité, totalement déstructuré.

    6. Contrairement à la commune de plein exercice, groupant principalement des Européens, et qui est soumise aux règles en vigueur pour les communes de la Métropole, la commune mixte, vaste circonscription où la population indigène est dominante, est dirigée par un administrateur nommé par les autorités, et qui possèdent des pouvoirs très étendus. 

    7. Alors que la religion musulmane ne possède pas de clergé au sens où ce terme est entendu par les chrétiens, la puissance colonisatrice en avait créé un, seul habilite a célébrer les cultes dans les mosquées.  


    Le nombre et les attributions des écoles coraniques et établissements d'enseignement supérieur musulman avaient été limités, tandis que les biens Habous (biens laissés par leurs propriétaires à des communautés ou fondations religieuses), par définition inaliénables, étaient rattachés au Domaine de l’Etat.

    Si je n’ai pu qu’esquisser ce pan d’histoire, je pense cependant avoir montré sur quel arrière-plan est né le mouvement nationaliste algérien, et surtout pourquoi il a pu naître. J'aurais peut-être dû évoquer entre autres le fameux Code de l’Indigénat (1881), qui faisait de l’indigène un délinquant en puissance à partir du moment où il voyait le jour, ainsi que la fiscalité qui accablait particulièrement la petite paysannerie. En fait, toutes les mesures prises convergeaient pour exploiter au maximum le pays conquis, l’indigène n'étant au mieux qu’une force de travail, au pire une quantité négligeable, un sous-prolétaire. 

    La société algérienne ne peut trouver un axe de structuration solide dans la bourgeoisie, presque inexistante, ni dans la petite bourgeoisie citadine ou le prolétariat, classes trop faibles et marginalisées, ni non plus de point d’ancrage dans un appareil étatique, à l'exemple de la Tunisie et du Maroc. Comme au temps de l'occupation romaine et vandale, il ne lui reste que ses montagnes. C'est ce qui explique la prééminence du patriotisme rural et la longue résistance paysanne : le siège de Zaatcha8, près de Biskra (1849), qui suivit la reddition d’Abd el-Kader (1847), la lutte pied à pied en Kabylie, qui dura dix ans (jusqu’en 1857), la guerre de partisans dans le Sud-Oranais (1864), l’immense insurrection de Kabylie (1871), le soulèvement des Aurès (1878), la révolte du Sud-Oranais (1881), celle de Margueritte9, dans les monts Zaccar (1904) et, à l’orée de ce siècle, les soubresauts dans les Aurès (1916). 

    8. Il dura cinquante-deux jours et se termina par une lutte maison par maison.

    9. Aïn-Torki, tout près de Miliana.

     

    Le premier mouvement nationaliste vraiment structuré est né au sein de l’émigration algérienne issue des paysans prolétarisés des Atlas. C'est l'Étoile Nord-Africaine, créée à Paris en 1923 et dirigée dès 1927 par Ahmed Messali Hadj10. Dans le même temps, sur le sol algérien, les notables citadins tentent d’arracher des réformes sans présenter de revendications nationales. C’est le cas du mouvement Jeunes Algériens, fondé au début du siècle et relancé en 1927 par Ferhat Abbas11 et le Dr Mohammed Bendjelloul12, sous la dénomination de Fédération des Élus indigènes. C'est aussi le cas de l'Association des Oulémas réformistes, qui se rattache à la Nahdah, où Mouvement de renaissance islamique, fondée et animée par le cheikh Abd el-Hamid Ben Badis. Ces deux courants tenteront séparément, ou conjointement, comme en 1936-1937 dans le cadre du premier «Congrès musulman» auquel se joint le Parti communiste algérien, de négocier l'octroi de la citoyenneté française aux Algériens mais dans le respect de leur statut personnel13.

    10. Né à Tlemcen en 1898. Il était travailleur immigré en France. Apres un bref passage au PCF, il se voue entièrement au mouvement de libération nationale, ce qui lui vaudra maintes fois la prison ou l'exil.

    11. Né en 1899 à Taher (Constantinois). Il était pharmacien à Sétif.

    12. Né en 1896 à Constantine, Médecin dans sa ville natale.

    13. On retrouvera ce type de rassemblement entre 1951 et 1954 (alors élargi au MTLD), comme une tentative des classes moyennes disloquées de prendre appui sur la legalite coloniale pour avoir un poids politique face aux oligarchies coloniale et à la poussée du patriotisme paysan 


    Avant la Seconde Guerre mondiale, les fellahs des montagnes et les ouvriers agricoles, écrasés par la misère, le chômage, les impôts et une démographie galopante (la population algérienne augmente de plus de deux millions entre 1920 et 1939), ne sont pas encore travaillés - par les ferments nationalistes. Mais ceux-ci agissent progressivement par le biais des travailleurs immigrés militants ou sympathisants de l'Étoile Nord-Africaine puis, après la dissolution de celle-ci en janvier 1937, du Parti du Peuple algérien14 (PPA), créé le 11 mars 1937.

    14. Souvent aussi appelé «Parti populaire algérien».


    Nous avons déjà évoqué les bouleversements provoqués dans les masses algériennes par le débarquement allié, ainsi que l’enthousiasme soulevé par l'union entre Ferhat Abbas, le PPA et les Oulémas au sein de l’Association des Amis du Manifeste et de la Liberté. La prise de conscience nationale est telle que l'ordonnance du 7 mars 1944 ne suscite pas d'intérêt, même dans les milieux urbains réformistes, qui n’en demandaient pas tant avant la guerre. Et pourtant, cette ordonnance constituait une concession de taille, puisqu'elle abolissait les mesures d’exception frappant les indigènes, ouvrait l’ancien collège électoral musulman à tous les Algériens mâles (à partir de vingt et un ans), et augmentait la représentation «musulmane» dans les assemblées délibérantes locales. 

    On comprend peut-être mieux, dès lors, comment la grosse colonisation, ulcérée par ces réformes, n’attendait que l’occasion pour mâter une population dont la radicalisation l’effrayait, d'autant plus qu’on lui donnait désormais, encore que très modérément, voix au chapitre. Et ce sera l’effroyable répression de mai 45, que j'ai décrite au chapitre précédent. 

    J'ai raconté notre campagne de boycottage des élections cantonales de septembre 45 15. Elle se prolongea le mois suivant avec la tenue des élections à la première Assemblée constituante (21 octobre). Son succès constitua un stimulant pour les militants de haute Kabylie, et une occasion d’implanter méthodiquement notre organisation dans tous les villages. Notre attitude n’était pas un simple refus passif de la souveraineté étrangère mais au contraire une action de redécouverte de notre propre souveraineté. Une mystique révolutionnaire s'était emparée de la jeunesse. Une poésie nouvelle, moderne, éclatait à travers les vallées comme ces champignons qui surgissent quand les nuages ont crevé. Les hymnes révolutionnaires sont chantés à Alger en kabyle. Certains seront traduits en arabe, tels Lève-toi, fils d'Amazigh ou Nous sommes les jeunes de l'Algérie, c'est notre indépendance que nous voulons reconquérir. Cette culture populaire était peut-être la manifestation la plus tangible du contre-pouvoir naissant, celui du pauvre, celui du peuple.

    15. Une ordonnance prise le 17 aout 1945, accordait aux Musulmans du deuxième collège une représentation à l’Assemblée nationale française égale a celle du premier collège (en l’occurrence, treize sièges de part et d’autre).


    Aussi n'est-ce pas un hasard si le gouvernement choisit la Kabylie pour y envoyer le ministre de l'Intérieur en voyage officiel, le premier depuis les événements de 1945. Il est certain que le voyage d’Adrien Tixier (janvier 1946) avait pour but de pacifier les esprits, de détendre le climat politique par l’assurance de mesures d’amnistie16 et de réformes «spécifiques17» (il n’est jamais mauvais de jouer en sous-main les Kabyles contre les Arabes). 


    16. La loi d'amnistie générale sera votée le 9 mars 1946 par la première Assemblée constituante et entrera en vigueur le 16.

    17. Qui ne se traduiront d’ailleurs que par la suppression du caïdat dans un petit nombre de douars, et l'érection des villages composant ces douars en «commune de plein exercice», c'est-à-dire présidée par un maire élu et non par un administrateur, comme les «communes mixtes».

     

    Eh bien, il va avoir un aperçu de l'état des esprits. Toutes les manifestations publiques sont boycottées par les habitants — «opération désert» qui ne peut passer inaperçue dans cette région de grande densité démographique. Le long de son itinéraire, dans les villes, les villages, sur les routes, il se heurte à une floraison d'inscriptions patriotiques : «L'Algérie à l'ONU, oui! Treize mendiants à Paris, non!» «A bas l’assimilation, vive l’Indépendance!» «Libertés démocratiques, à bas le colonialisme.» «Chartes octroyées, non! Constituante algérienne souveraine.» Le conseil de district du PPA avait minutieusement réglé les choses. Pour ne pas donner aux autorités locales le temps de faire disparaître les inscriptions, celles-ci étaient exécutées quelques instants avant l’arrivée du cortège officiel. Les responsables locaux étaient avertis des changements d'itinéraire et, grâce au quadrillage des structures, ils pouvaient faire accrocher les pancartes ou jouer du pinceau à goudron n'importe où. Les textes étaient éloquents, même si les S et les N étaient écrits à l’envers, si CONSTITUANTE devenait parfois CONSISTANTE. 

    Les écoliers manifestèrent également de diverses manières. En plus du refus quasi général de participer au comité d'accueil, d’agiter des petits drapeaux ou de chanter la Marseillaise, il y eut des initiatives inopinées.  Au village de Iâzouzen, les élèves entonnèrent l'hymne en arabe des Scouts musulmans algériens: De nos montagnes monte l'appel des hommes libres !. 

    Il m'intéresserait beaucoup de connaître les conclusions politiques de ce voyage telles qu’elles figuraient dans les archives de la haute administration coloniale. Et il ne m'étonnerait pas du tout d'y trouver l'expression Bled es-Siba, le «pays de la dissidence», à propos de la Kabylie. Le terme était familier sous la plume des fonctionnaires français d'Afrique du Nord (souvent interchangeables entre le Maroc, la Tunisie et l'Algérie). Et il ne m'étonnerait pas non plus qu’étant donné la position géo-politico-stratégique de cette région, qui est aux portes d’Alger, la situation soit estimée grave. Car le rôle de bastion de la Kabylie était inscrit dans sa pression démographique, dans sa «misère», comme l’était aussi son rôle de «diffuseur», à travers l’émigration de ses enfants: ouvriers et employés vers Alger, saisonniers vers la Mitidja, travailleurs vers la Métropole, commerçants à travers toute l'Algérie. 

    Le tournant politique pris par la politique française en Algérie résultait certainement de la crainte de la contagion révolutionnaire. Au Bled es-Siba, il fallait opposer la stratégie du Bled el-Makhzen, le «pays légal». Mais encore fallait-il qu’il y ait une légalité alors que tant de militants étaient incarcérés, que Ferhat Abbas était sous les verrous depuis le 8 mai 45, et Messali exilé en Afrique équatoriale depuis la fin avril. À cet égard, l’amnistie générale du 16 mars 46 et, six mois plus tard, le retour de Messali, constitueront plus que des mesures d’apaisement. Ces gestes traduiront la volonté de transférer le débat politique de la crête sur le boulevard, du village vers la capitale et les grandes villes. Étalés au grand jour, les antagonismes entre partis, les erreurs tactiques, les fautes stratégiques des clandestins d'hier brusquement mis sur les rails du légalisme, sont susceptibles de réussir là où la répression brutale a échoué. On verra que le calcul n’était pas si faux. 

    J'essaie de me garder des analyses après coup, car j'ai trop vécu de l’intérieur le cheminement de la prise de conscience à la base pour penser qu’une décision supérieure, fût-elle même géniale, pouvait faire ou défaire le mouvement révolutionnaire. Celle à laquelle je viens de me livrer a, en quelque sorte, valeur de repoussoir par rapport à notre activité de jeunes militants sur le terrain. À ce moment-là, nous ne savions pas que le PPA virerait bientôt au légalisme, et nous nous donnions à fond pour expliquer la nécessité du boycottage des élections à la deuxième Assemblée constituante (2 juin 1946). 

    Nous étions continuellement en tournées, réunions d’information, de formation des paysans sympathisants, rencontres avec des notables. Nous discutions aussi avec les militants locaux de l'UDMA18 (qui venait de se former) et du PCA19. J'ai gardé un souvenir vivace de certaines palabres idéologiques au coin du feu, autour d’un couscous. L'assistance était souvent de quinze à trente personnes, emmitouflées dans leur burnous, y compris les parents, y compris la vache, le bourricot, la paire de bœufs dont la rumination, ponctuée de longs soupirs, accompagnait d’un bruit de fond régulier les débats passionnés.

    18. Grâce à mon oncle Chérif Ben Keddache, j’ai pu suivre La formation de ce mouvement, à laquelle a notamment contribué un des plus grands, et rares, industriels algériens, Tiar, qui avait assuré la liaison avec Ferhat en détention et faisait campagne pour une nouvelle politique d’apaisement, en prenant contact avec les milieux officiels comme avec les Français libéraux. 

    19. Notamment avec le frère aîné de Ouali Bennaï, militant actif du Parti communiste français à Paris.


    Notre travail était souvent émaillé d'incidents. Ainsi ce jour de marché à Michelet, un mardi, où des inscriptions avaient surgi un peu partout dans la commune mixte, y compris une immense pancarte portant, en français et en arabe: « Vive l'Algérie indépendante! Vive le PPA!» Découvrant la même proclamation partout sur ses brouettes, ses tombereaux et sa cabine ambulante, le chef de chantier des ponts et chaussées, M. Thomas Lejeune, d’origine alsacienne, s'écria en parfait kabyle : «Par tous les serments, on a failli écrire sur mes moustaches!» Pressentant, à certaine agitation policière, que les soupçons se tournaient sur son clandestin de fils, mon père empoigna le caïd et le menaça en kabyle: «L'administrateur, je ne le connais pas; celui que je connais, c'est toi. Et je te préviens que si on pénètre chez moi, ta maison sera fermée par la ficelle20.» Et les choses n'allèrent pas plus loin. 

    20. Symbole d’une maison ruinée, à l'abandon, et dont les occupants doivent être désormais ignorés. 


    Bennaï et Laïmèche connurent une alerte plus sérieuse. Deux agents de la PRG d’Alger débarquent à Djemâa-N’Saharidj et demandent à voir Ouali Bennaï. Pensant qu'il s’agit d'amis de son neveu, l'oncle les conduit au café où il se trouve. Reconnaissant l’un d'eux, Si Ouali tire de son capuchon son 9 autrichien, fait feu et le rate. Le deuxième coup ne part pas. Laïmèche immobilise l’autre inspecteur par une clé à la gorge au moment où ce dernier sortait son pistolet. L'oncle intervient en étendant les inspecteurs au sol de deux coups de gourdin. Puis il s'excuse auprès de son neveu : «Mon Dieu, qu'ai-je fait? Je t'ai amené ces bandits d'Alger!» Il n’avait toujours pas compris qu'il s'agissait d’agents de l’autorité, ce qui lui vaudra d’ailleurs l’indulgence du tribunal devant lequel il comparaîtra pour coups et blessures. 

    Laïmèche ne se privera pas de plaisanter Bennaï sur sa maladresse de tireur. Il n'avait visiblement jamais fait de maniement d’armes, mais surtout nous nous rendrons compte plus tard qu'ayant un œil affligé d’une taie, il a tendance à fermer l’autre pour tirer. L'affaire, en s'ébruitant comme une traînée de poudre, contribuera à renforcer le prestige et l’autorité de notre équipe.

    Le pittoresque rétrospectif de ces incidents ne doit pas faire oublier le sérieux et l’ardeur que nous montrions dans nos tâches de jeunes responsables, sillonnant en tous sens notre terroir, discutant, expliquant, inspectant. Laïmèche et moi, Aït Medri (qui m'avait remplacé à la tête du canton de Michelet), Ould Hamouda, Bennaï, Omar Oussedik, nous nous retrouvions une fois par mois pour faire le point sur la situation du district, établir un rapport et dépêcher sur Alger un représentant, ou plutôt un agent de liaison, dont on attendait le retour pendant deux ou trois jours. Nous avions établi et organisé notre quartier général dans une ferme isolée, située à une dizaine de kilomètres au-dessus de Fréha, un petit bourg à l’ouest d'Azazga — donc, par rapport à nous, sur l’autre rive du Sébaou. Appartenant en indivision à mes six oncles, elle était exploitée en métayage par trois frères, apparemment tous voués à n'être appelés que par un surnom.  L'aîné, pour ceux de ma génération, c'était Châara, «Le Plus Vieux», ainsi nommé depuis qu'ouvrier saisonnier, et ayant provoqué une grève parmi les vendangeurs, il avait eu l’astuce, en négociant une augmentation de leur paye avec le colon, de décliner un faux nom : «Châara». C'était Danny Kaye en plus rouquin. Sa jovialité lui ouvrait toutes les portes, y compris celles des Européens et même des gendarmes, qu'il avait fini par conquérir par son humour, ses approximations linguistiques et son accent kabyle. Il lui arrivait souvent, quand il se rendait au marché pour délivrer aux responsables de douars leur quota de littérature, de faire le chemin en trottant sur son mulet côte à côte avec deux gendarmes, juché sur son bissac bourré de tracts et de bulletins du parti. Après sa première équipée, il me dit: «Aujourd’hui, je me suis payé une escorte, et figure-toi que je leur ai même juré que j'étais assis sur des tracts du PPA. Eh bien, ils n'ont pas voulu me croire.» Pendant la lutte de libération, il sera sauvé par la prison et le camp d’internement. Après l'Indépendance, il deviendra un notable du Parti unique.

    Le deuxième, lui aussi, survivra à la guerre; il finira brillant officier, lieutenant de l'ALN, mais complètement défiguré par le napalm dont les effets continueront longtemps à le faire souffrir atrocement par tout le corps. Il a gardé son surnom au maquis: Habachi, qui signifie «L’Ethiopien» — probablement en raison de son teint basané. Le plus jeune, c'était Oukerdouche : «Courtaud», analphabète comme ses frères mais, également comme eux, très intelligent et débrouillard. Dans la famille, c'était lui le berger. Il mourra au maquis, pas très loin des pâturages où il surveillait ses bêtes.

    C’est Oukerdouche qui m’apprit où se situait le meilleur endroit pour franchir le Sébaou, et aussi que pour traverser à la nage ses eaux impétueuses, il suffisait de fixer obstinément le but, c’est-à-dire un point de l’autre rive. En fait, je m'étais assez vite libéré de la frousse bleue qu’inspirait cette rivière à tous les montagnards, mais j'appréhendais vivement le contact glacial de ses eaux hivernales.  Pourtant, il fallait bien la passer, et à maintes reprises : pour aller à la ferme, ou prendre l’autocar d'Alger, ou poursuivre les déambulations qu’imposaient nos tournées. Mais cet itinéraire me pesait, comme d’autres d’ailleurs, pourtant si variés avec la ronde des saisons. Il y avait la neige étincelante, le soleil de plomb qui force à changer de parcours en quête d’eau fraîche, les odeurs de terre labourée inséparables des plaisirs et des tentations de la chasse, et aussi le printemps — où chaque printemps est un printemps. Il y avait les clairs de lune, tous plus fabuleusement veloutés les uns que les autres. Mais les kilomètres vous font des jambes de plomb, et dans ces paysages devenus familiers, tel arbre plus que centenaire, telle colline, tel rocher semblent placés en sentinelle pour vous rappeler votre fatigue, en annonçant une montée particulièrement pénible.  Même à deux, les longues marches finissaient par paraître interminables. Ahmed Bouda, membre du Bureau politique venu chez nous en inspection, remarqua en me voyant marcher pieds nus en plein hiver : «Tu as des pattes d’éléphant.» De toute façon, nos malheureuses sandales de caoutchouc résistaient moins bien que notre cuir «naturel». Selon le médecin qui m’avait soigné naguère pour le paludisme, marcher pieds nus était «bon pour la rate». Médication pour médication, celle-là était gratuite... 

    De plus, depuis le mois d’août 1945 je faisais office d'agent de liaison avec la direction d'Alger. Ce voyage mensuel m'était un calvaire. Pour prendre en route l’autocar Azazga-Alger, je préférais encore «me mouiller» dans le Sébaou plutôt que de courir le risque de tomber sur un contrôle de gendarmerie en passant par le pont de Fréha. Le receveur, que tout le monde appelait «Lion», avait l'habitude, même si son véhicule était bourré à craquer, de s'arrêter à un tournant et de siffler. Ce géant, toujours coiffé d’un béret basque, était de notre côté. Il me suffisait d’apercevoir sa silhouette dans les premières lueurs de l’aube pour être sécurisé. Mais il y avait les inévitables contrôles en cours de route; à chaque étape importante les gendarmes, la PJ ou la PRG venaient tourner autour de l’autocar, même si ce n’était que pour y jeter un coup d’œil routinier. A Tizi-Ouzou, à Bordj-Menaïel, les arrêts me donnaient des sueurs froides. Le pire était que je connaissais la plupart des agents ou des indicateurs. J'avais beau être muni d’une fausse carte d'identité «en règle», et aussi d’un pistolet (car, en principe, je ne devais pas me laisser appréhender), mon cœur battait à tout rompre. 

    A l'arrivée au «Bastion central» (la gare routière d’Alger), Lion me remettait ce que je lui avais confié en montant dans son autocar: les rapports ainsi que l’argent des cotisations et des quêtes populaires dans tout le district. Brefs et ponctuels, mes contacts avec la direction du parti s’effectuaient en deux temps. Je rencontrais une seule personne, Khellil, Bouda ou Filali, à qui je remettais le rapport «moral», c’est-à-dire politique, le rapport d'organisation et le rapport financier. Je les complétais oralement par certaines explications et suggestions. Dans un deuxième temps, le dirigeant qui m'avait accueilli revenait me transmettre les instructions et les réponses aux questions soulevées. 

    Et je regagnais nos montagnes, impatient de me remettre au travail, et aussi de retrouver le nouveau climat qui s’y créait. En effet, même compte tenu de l'importance des effectifs du PPA et de la solidité de son emprise, un contre-pouvoir populaire émergeait, plus civique que politique. Certes, il n’y avait pas d'administration parallèle à l'administration coloniale, mais cette dernière tournait à vide, elle n’avait plus de prise réelle sur les populations — les inscriptions à l’état-civil, les perceptions d'impôts s’effectuaient parce que nous le voulions bien. Les tribunaux officiels étaient pratiquement boycottés. «C’est entre nous que nous devons régler nos litiges ou nos différends!» Cette exclamation était devenue un leitmotiv dans la vie quotidienne. Quand les responsables locaux ou les militants de base n’avaient pu régler un problème, on réunissait une djemâa ad hoc, d'arbitrage, de médiation ou de bons offices.  Mes camarades et moi en faisions souvent partie, et, dans ces assemblées, le prestige, la baraka de mon ancêtre m’aidait beaucoup. Mais, le cas échéant, les plaignants ne se gênaient pas pour me remettre à ma place en me lançant la phrase familière : «Ô, marabouts, restez à votre place, et vous continuerez à jouir de notre respect.» Il y a des formules qui en disent long sur une culture. Je n’abandonnais pas pour autant la partie. Mon père m’a appris à être tenace. Pour lui, une négociation n’était jamais trop longue quand il s'agissait d'éviter un drame. «Pour le visage de Dieu, aimait-il à dire, une vie n’a pas de prix.» 

    Nous avions systématiquement encouragé les jeunes à participer aux djemâas de village ou ad hoc. Jusque-là, dans ces institutions qui tournaient à la gérontocratie, la tradition voulait qu’un jeune admis à prendre la parole au milieu des anciens commençât par s'excuser, pour se faire pardonner à l’avance les propos frivoles ou futiles qu'il pourrait tenir. «Les affaires du village sont si importantes, et moi, si peu de chose...» À présent, nos jeunes militants se fondaient sur une autre formule: «Un avis, une opinion, c’est comme une cible: n'importe qui peut taper dans le mille, indépendamment de son âge, de sa puissance ou de sa richesse» (traduction dialectale libre). Le meilleur moyen de triompher des structures sociales et mentales conservatrices, ce n’est pas de les affronter en duel oratoire mais de les envelopper dans le mouvement ascendant de la participation fervente et responsable.

    C'est ainsi qu'ils ont réussi à désamorcer des provocations qui auraient pu avoir des suites sanglantes. A Ittourar21, par exemple, ceux «d'en haut» et ceux «d'en bas» s’opposaient violemment à propos de l’emplacement du marché hebdomadaire, et soudoyaient en sous-main, qui l'administrateur, qui l’élu administratif cantonal, pour obtenir satisfaction. Militants du PPA, les jeunes d’en haut et d'en bas provoquèrent une assemblée générale du douar, et le différend fut aplani. Dans une autre vallée, ce sont deux douars limitrophes, les Beni-Ouacif et les Beni-Sedka, qui faillirent s’affronter pour un motif en soi anodin : quatre ou cinq habitants du premier avaient rossé un jeune un peu éméché, qui appartenait au second. Cet acte fut ressenti aux Beni-Sedka comme une atteinte à l’honneur de la tribu, pauvre mais combative, comme un empiètement sur sa suprématie «cavalière», par des voisins ne se contentant plus de leur suprématie «financière». Il s’ensuivit un branlebas de combat, encouragé par les agents de l’administration à l'affût de troubles auxquels ils attribueraient une origine politique. Le pouvoir parallèle des jeunes du parti fut plus rapide, et je dirai, plus subtil. La convocation d’une assemblée générale leur permit à la fois d'isoler les excités et de raisonner les notables apolitiques, soucieux malgré tous des intérêts de la population.

    21. Un village au sud-est de Michelet


    En prolongement du climat de paix civile, de concorde et de convivialité, s’est inscrite la résorption de la violence, de la délinquance, et même la disparition totale du banditisme. Dans ce mouvement révolutionnaire ascendant, le sens de l’honneur a cessé de reposer sur l’amour-propre, sur la morgue, pour devenir émulation dans l’«humain». Chaque famille, chaque village, chaque douar devait s'occuper de ses déshérités, de ses marginaux, voire de ses têtes brûlées. Par ailleurs, il y avait une telle densité et une telle fréquence de réunions nocturnes des cellules, à tous les niveaux, que les mouvements des bandits étaient pratiquement paralysés. Nous fréquentions les mêmes cols stratégiques, les mêmes itinéraires. Oumeri, le célèbre bandit d’honneur qui avait défrayé la chronique, cessait ses exactions et ne stoppait plus les autocars que pour faire crier aux voyageurs : «Vive le PPA, vive l’indépendance!» 

    Cette période reste pour moi celle de tous les espoirs. Relativement autonomes par rapport à la direction du PPA, nous, les jeunes militants de Kabylie, nous avons vécu ces moments exaltants de l'accord entre les idées et les actes. C’est de ce temps-là que je refuse le primat du rituel sur la foi, du dogmatisme sur l’esprit, du verbe sur l'expérience vécue. Mais qui pourra me citer un pays, un mouvement, un moment de l’histoire où une jeunesse a pu échapper, même brièvement, à l'encadrement par ses aînés, par ceux qui ont décrété qu'ils savent — et qui plieront donc la réalité à leurs idées plutôt que de se déjuger?


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    Item Reviewed: Sursaut d’une nation, chronique d’un bastion Rating: 5 Reviewed By: Algeria Gate
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